Biographie Jacques Bosser

OU LA PHOTOGRAPHIE DE CHEVALET

Qu’est-ce qu’une image inoubliable ? Pourquoi s’inscrit-elle dans le disque dur de notre mémoire ? Vers quel ailleurs nous entraîne-t-elle ? Quand un plasticien utilise la photographie comme médium, il se trouve confronté à de nombreuses questions. Il doit se positionner face à une production pléthorique et offensive d’images produites par la publicité et les médias, imposant une esthétique rapidement saisissable. Oeuvrant à contrario de ce diktat, lorsqu’il commence une toile, le peintre embrasse une histoire vieille de quelques milliers d’années transformant ainsi le temps en allié. En s’emparant de la chambre noire, l’artiste cherche donc à marquer sa différence. Par exemple, en gardant ses distances avec le réel, en « recadrant » la fameuse objectivité des faits ou, encore, en mettant en scène autrement les signes du quotidien. Il donne à voir, à percevoir, à comprendre son rapport sensible au monde en détournant parfois les outils et procédés servant, à répondre au désir de capturer l’instant donné. Accrocher la photographie « au mur », la présenter comme un tableau, c’est prendre le pari de tenir la distance. Et envisager différemment l’avenir. Concevoir un face à face possible avec les images peintes. Celles d’hier ou celles d’aujourd’hui. La dernière série de photographies grand format conçue par Jacques Bosser appartient, sans l’ombre d’un doute, à la catégorie des œuvres plastique : rôle majeur du motif et des couleurs, mise à plat du fond et de la forme, débordement des limites du cadre, organisation spatiale savamment construite, gestualité étudiée, autant de problématiques empruntées aux principaux chapitres de l’histoire de l’art. Certaines de ces compositions intégrant modèles féminins et décors floraux évoquent, par leur traitement de l’espace, l’univers frontal d’un Matisse, tandis que d’autres citent, avec distance et ironie, Ingres et ses odalisques, via celles, déjà revisitées, au temps du pop’art, par Martial Raysse. D’autres encore font des clins d’œil furtifs aux regards des portraits du Titien ou aux poses des mains chez Léonard de Vinci. Rien d’appuyé. Juste une évocation qui confirme, une fois encore, que le travail photographique de Jacques Bosser puise ses références dans le grand livre de la peinture. Elle se fait peinture… Elle devient peinture. Tout commence par un voyage en Inde que l’artiste effectue en 1992, avec, au retour, plusieurs clichés noirs et blancs évoquant un ailleurs spirituel. L’exposition qui s’en suivit montrait ces clichés agrémentés, ça et là, de signes tracés au pinceau. Premières œuvres hybrides dans un parcours jusqu’alors linéaire. Première transgression. Débordement des frontières. Permutation des genres. Etonnante incursion d’une gestualité instinctive perturbant la tranquille mesure des photos souvenirs. Peintre abstrait, auteur de surfaces colorées aux pigments purs et à l’intensité irradiante, Jacques Bosser entamait, par cette série un dialogue fructueux et original entre la peinture et la photographie. Il a pratiqué, depuis, d’autres formes de rapprochements en juxtaposant, par exemple, tableaux aux couleurs vives et prises de vue en noir et blanc. Il a peint aussi les corps nus des modèles dont il organisait avec minutie la prise de vue. Explorant entre les deux média la gamme étendue de leurs différences et de leurs convergences, il a repoussé ainsi les frontières de leur cohabitation… jusqu’à opérer leur fusion. La série précédente, intitulée « Beteka Projecte » mettant en scène le corps voluptueux de Sue Tilley, le modèle préféré de Lucian Freud, réalisait une interpénétration totale entre photo et peinture. Les tirages « cibachromes » qui la composaient avaient une apparence trompeuse. On pouvait s’interroger sur leur origine : sortaient-ils de l’atelier ? Venaient-ils, tout juste, d’être retiré du chevalet ? Avec « Wax Spirit », Bosser donne une version complexe, flamboyante et baroque, de cette étonnante interférence. Ces nouvelles images affichent des surfaces saturées de citations picturales autant que sociologiques. Car ces compositions révèlent une autre interaction : celle du politique et de la création visuelle. Elles racontent ainsi des histoires d’interpénétrations de pratiques culturelles. L’idée de cette série, aux dire de l’artiste, lui est venue en pensant aux différentes coutumes qui ont existé entre les noirs et les blancs depuis le 18e siècle. En particulier le théâtre « Buffo » à Cuba qui permettait aux noirs de se grimer en blanc et d’interchanger ainsi, pour un soir, les rôles entre maîtres et esclaves. Même affaire de grimage aux Etats-Unis lorsque, dans le même temps, les « Minstrel’Shows » donnaient sur scène, l’occasion aux blancs de singer les noirs. Histoire de masques, toujours, celle de ces tissus africains nommés Wax sur lesquels figurent, en médaillon, l’effigie de leaders politiques. Ces pagnes parus au temps du colonialisme, tissés en Hollande sont vendus au Togo par un réseau de femmes, puissantes et influentes. Portés dans des occasions particulières, ils servent de moyen de communication et de propagande populaire, gaie, drôle et efficace. Jacques Bosser qui à passé sa jeunesse en Centre Afrique garde imprimées, au plus profond de lui-même, ces images et ces traditions, disparues ou qui perdurent. De même que sa peinture laisse apparaître en surface la trace successive des couches de pigments qu’il applique patiemment avec ses mains, les grands formats photographiques, présentés aujourd’hui, superposent et mêlent des temporalités différentes. Ils créent et font frémir un bouillon de culture qui aiguise nos sens et agite nos neurones. Un mixage qui rend leur présence bouleversante et leur impact durable.

Elisabeth COUTURIER

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